RDC. Procès général Kahimbi. De nombreuses zones d’ombre subsistent.

RDC. Procès général Kahimbi. De nombreuses zones d’ombre subsistent.

S’il n’y avait pas les apparences, le monde serait un crime parfait, c’est-à-dire sans criminel, sans victime et sans mobile. Justement, le crime n’est jamais parfait puisque le monde se trahit toujours, en laissant des indices. L’assassinat du général Delphin Kahimbi n’échappe pas à cette logique. Dans ce dossier, tout le monde veut se dérober derrière les apparences. Or, une enquête sur meurtre prémédité commence par le cadavre : ci-gît le corps du général Delphin Kahimbi. Delphin Kahimbi a été liquidé. C’est cela la réalité, la vérité implacable. Mais par qui et pour quel mobile ? La réponse, les yeux fermés et sans réfléchir, est : « Des complicités dans sa propre famille restreinte et complicités extérieures en sa double casquette de témoin gênant au dedans de la famille et en dehors. »

Déconstruction l’intrigue

L’assassinat du général Kahimbi, véritable triller digne d’un romancier policier, peut être étudié de diverses manières. Ici, l’étude des personnages selon Roland Barthes (Analyse structurale du récit). Partant de l’intrigue visible, l’on peut distinguer trois catégories de personnages.

1. Famille restreinte avec comme personnage central Mme Brenda

Autour du personnage central Brenda Nkoy gravitent sa mère Schola, son neveu Olivier Makita Manguza, sa confidente Claudine Aminata Bahati, les 2 pasteurs et le domestique Gérard Ndayisenga Bashizi. Brenda Nkoy garde toute l’énigme sur la mort de son époux. Elle est la dernière personne à avoir vu la cible et à lui avoir parlé. C’est elle qui découvre son corps sans dire avec précision dans quel état. C’est elle qui alerte le chauffeur Serge et tous les amis du général son époux en leur annonçant en lingala : « Boya noki. Général amisali mabe ». Traduction littéraire : « Venez vite. Le général s’est donné la mort ». Le verbe d’action « kosala » change en verbe  pronominal : amisali. Car « asali mabe » est différent de « amisali mabe ». Asali mabe s’employerait si le général avait tiré sur quelqu’un. Ce qui n’est pas le cas avec cet emploi : Il aurait nui à lui-même- Amisali mabe.

Aussitôt annoncé le suicide de son époux au général Jean-Claude Yav qui descend sur la scène du crime, elle lui propose de récupérer l’arme du crime (la corde). Elle se contredit en l’espace d’une minute. Deux versions circulent, celle d’un suicide (par pendaison) et celle d’une crise piquée. Elle s’emploie à effacer les traces. D’abord, elle éloigne le mystérieux domestique burundais Gérard Ndayisenga du lieu du crime et le cache chez son amie Claudine qui, à son tour, l’expédie chez le pasteur. Deux, elle somme son neveu Olivier Makita de ne pas signaler la présence du domestique sur le lieu du crime si jamais il est entendu sur PV. Tertio, elle n’accompagne pas son époux à l’hôpital du Cinquantenaire et allègue que c’est à l’hôpital que son mari a rendu l’âme. Elle n’ira pas à ses funérailles de peur qu’elle soit « tuée » par la famille du défunt.

2. Les amis et collaborateurs du général Kahimbi

Lors de l’enquête pré-juridictionnelle, les amis et collaborateurs du défunt avaient été entendus sur PV. Les généraux Jean Claude Yav, Augustin Mamba, John Chinyabuuma, le lt-col Aboubacar, le major Rambo. Le général John Chinyabuuma et le Lt-colonel Aboubacar avouent avoir parlé entre 7 heures et 8 heures avec le général Delphin Kahimbi avant que Mme Brenda ne leur annonce la brusque nouvelle. Le sergent Serge, son chauffeur qui revenait de l’école des enfants, déclare que c’est Brenda qui lui avait présenté le corps inerte de son patron qu’il l’a transporté à l’hôpital laissant madame à la maison. Les collaborateurs et amis de l’infortuné ne croient pas à la thèse du suicide (pendaison). Pour eux, cette mort aurait été causée par un agent extérieur au défunt avec la complicité des agents internes. Donc, l’utilisation du verbe pronominal (amisali) ne se justifie pas sinon pour cacher le crime.

3. Les forces obscures sous couverture des ADF et/ou FDLR

Delphin Kahimbi était sous le coup d’une suspension doublée d’une mise à résidence surveillée. Pour quelle raison ? Difficile à le dire. Au 2ème semestre 2019, le général Kahimbi supervise les opérations militaires contre les FDLR/CNRD dans le parc national de Kahuzi-Biega et Mwenga (Sud-Kivu). Le succès récolté ne peut pas à ceux qui ont fait des FDLR un enjeu international pour maintenir la RDC dans l’insécurité chronique. A son retour à Kinshasa, son épouse lui présente un (nouveau) domestique parlant très bien le swahili. Il se prénomme Gérard Ndayisenga Bashizi, sujet Rwando-burundais. Comment ce domestique, expert soit-il, pouvait-il se retrouver à Kinshasa et atterrir chez le N° 1 des services secrets sans susciter interrogations ? Mystère. Début janvier 2020, le laboratoire des infox/intox qui sert le site benilubero.online monte le scénario selon lequel le général Kahimbi aurait reçu le colonel ADF Djaffar Kisekeranyo à Albertine Hôtel de Beni et lui aurait remis une rondelette somme de 100 mille dollars $ pour faire échec aux opérations Sukola I. Se rendant compte de la proximité de Kisokeranyo avec certains notables, la version est revue. Kisokeranyo est remplacé par cheikh Musa Baluku ( le site www.benilubero.online a publié cette histoire rocambolesque et une dame occidentale en a fait l’écho via une vidéo). Selon des sources fiables, cette fausse information montée avec l’appui de benilubero.online aurait été commandée. Le général Kahimbi était écartelé entre l’ancien pouvoir qu’il avait servi loyalement et le nouveau auquel il aurait eu du mal à s’adapter. Difficile alors de savoir d’où viendrait la flèche empoisonnée. Y-aurait-il une dimension transfrontalière du crime ? Possible.

Les deux mobiles du crime

Au regard du rôle des personnages de ces trois groupes, l’on peut penser la main sur le cœur que deux groupes avaient tout intérêt à s’associer (le G1 et le G3), formant le couple créancier-débiteur, avec rétribution au dommage infligé à la cible. Dans le dossier et à en croire nos confrères de Rfi, Mme Brenda Nkoy a sorti l’affaire du test ADN que son mari tenait à réaliser : « On me présentera des enfants qui ne sont pas les miens. Dans ce cas, je dois les amener à l’hôpital pour faire un test ADN ». Dans la bouche de son époux, Brenda Nkoy utilise deux temps de l’indicatif : le futur simple et le présent. En clair, le général Kahimbi qui a peur que dans le futur (c’est-à-dire à son absence, lui déjà mort) on vienne présenter des enfants qui ne sont pas les siens (pour l’héritage) se préparait à faire faire le test ADN. Ça sent le roussi. Mais dans une spéculation philosophique, on peut intervertir les doutes du général défunt. Prenons l’hypothèse selon laquelle il doutait de la paternité d’un de ses fils (et donc il soupçonnait son épouse). Alors la volonté d’exiger un test ADN peut se justifier. Aucune femme ne peut accepter un test ADN qui conduirait au divorce si elle sait que son mari n’est pas le géniteur de l’enfant querellé. D’ailleurs, il a été dit que le test ADN enlevait aux femmes un droit exceptionnel et jalousement gardé, celui d’être la seule à connaître le vrai père mais aussi à désigner n’importe quel homme de son choix père des enfants. Dans pareil cas, le test ADN, dans la mesure où il dépossède la femme de l’héritage et conduit au divorce, serait-il l’un des mobiles du crime ? Le deuxième étant plus politique. « La dernière fois, je l’ai tenu par les épaules. Il a repoussé mes mains », déclare Brenda Nkoy.

Conclusion

Delphin Kahimbi a-t-il été pris au dépourvu dans ses 90 kilos pour ne pas opposer une résistance ? La veille, il donnait l’impression d’être abattu, dépassé par ce qui devait lui arriver. A quelques minutes de son destin tragique, il a parlé avec certains de ses amis et collaborateurs montrant une sérénité hors pair. Ce, avant de prendre sa tasse de café avec sa femme et sa belle-mère. Tout serait-il parti de cette tasse de café pour l’endormir afin de l’étrangler ? Rien n’est impossible. Corde disparu, vérité et contre-vérité, négation des faits, version rabâchée, refus d’assister aux funérailles, l’assassinat du général Delphin Kahimbi gardera encore pendant longtemps ce mystère des crimes d’État. La mort comme fin intentionnelle de l’action du couple créancier-débiteur. Le procès laisse l’impression de l’inachevé : les vrais assassins pas concernés par le procès ( le domestique burundais Gérard Ndayisenga avait déjà disparu de Kinshasa naturellement aidé par les auteurs intellectuels du crime), les témoins à charge même au titre de renseignant n’ont jamais comparu. Aucune allusion sur le téléphone, élément clé dans les enquêtes criminelles. Enfin, le transfert du dossier de l’auditorat militaire à un tribunal civil. On ne conclut pas pareil dossier. On le referme. Et le mystère reste entier.

Nicaise Kibel’Bel Oka

Les Coulisses

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *