Procès Kamerhe, miroir brisé d’une élite en perte de vitesse ?

Procès Kamerhe, miroir brisé d’une élite en perte de vitesse ?
  1. Analyse littéraire de l’Affaire Kamerhe

Au demeurant, il y a la faute commise que l’on nomme « infraction ». Or, en littérature, l’élément moteur de la faute, c’est l’aveuglement. Cet aveuglement, on  l’a retrouvé durant les audiences.

  1. Vital Kamerhe, sûr de lui et voulant se faire passer pour victime d’une cabale politique, exige avec insistance, par lui et à travers ses avocats, une retransmission en direct des audiences parce qu’il veut que le peuple congolais sache comment les choses se passent. La télévision possède cette force de créer toute seule ses élus. Elle donne l’occasion à chacun de se faire une idée de VK.
  2. Vital Kamerhe, jouant toujours à la victime expiatoire, adopte un accoutrement pour appeler à la pitié. Barbe blanche non taillée, chemise de prisonnier déboutonnée assortie d’un t-shirt blanc décoré par un chapelet marial plus visible que celui du curé de notre paroisse, mais cet accoutrement n’émeut pas le public car le public. VK fait partie de la jet-set congolaise.
  3. Vital Kamerhe qui croit toujours en son horoscope, confond le ring. Tantôt, il donne des leçons aux magistrats dans une attitude qui relève de l’indiscipline, tantôt il prend de l’avance sur le déroulement du procès. Bref, Vital Kamerhe n’est pas dans le procès ou veut jouer son procès à lui, proposant des questions qu’il veut qu’on lui pose. Finalement, il ne répond pas aux questions du tribunal et se montre trop prolixe même. Il est dans la confrontation. L’aveuglement qui résulte de la faute conduit à la dégradation. Et la dégradation marque la fin du récit.

L’image du jeudi 4 juin 2020 en direct de la Radiotélévision nationale congolaise structure le monde en deux. D’un côté, les Kamerhe (père, belle- fille, épouse, neveu et Jammal) et de l’autre côté, la ribambelle de conseillers. On note des « Isaac ». Ici se mêlent rire moqueur et raillerie. A travers les réponses de Kamerhe, son cousin et son épouse mais également du conseiller Marcellin Bilomba. Isaac signifie « Dieu rit », contrairement à l’Évangile où nulle part on ne doit rire (Jésus pleura mais ne rit jamais). Parce que le péché comme l’infraction est tout sauf une blague et donc, seule l’abondance des larmes peut émouvoir le juge. Or, dans le camp Kamerhe, aucune larme même forcée pour solliciter les circonstances atténuantes ne sortit. Saint Thomas d’Aquin rappelle que le rire, en tant que péché véniel, devient nuisible au salut. L’arrogance observée à travers les réponses des uns et des autres amène le juge président, resté calme dans sa robe noire, à en tirer les conséquences.

Massaro, acteur dans la figure de l’apôtre du désordre, allant jusqu’à oublier que Félix Tshisekedi a nommé un Directeur de cabinet mais pas une famille, est finalement un catalyseur du chaos familial. Pour lui, le monde est un super marché où l’on peut tout exposer à qui veut, même se moquer des affamés. La vie privée du couple devient une affaire politiquement judiciaire. Elle amplifie la loupe dans cette affaire des 100 jours. Les audiences permettent au public d’assister à une sorte de théâtralisation de sa propre condition humaine dans une mise en scène d’une famille qui a tenu à se scénariser elle-même.

Le procès de 100 jours devenu l’Affaire Kamerhe pourrait, comme dans les romans de Fleming, être comparé à un match de football dont on connaît l’ambiance du début et les joueurs, le gazon, la personnalité des joueurs à la seule différence que dans une partie de football, on ignore jusqu’à la fin l’information dernière : qui sera le gagnant ?

L’affaire Kamerhe rappelle, à bien des égards, notamment par la façon de répondre aux questions le « procès d’Oscar Wilde » en 1895, l’une de plus retentissantes affaires de mœurs qui aient jamais secoué l’Angleterre. A 37 ans, Oscar Wilde était l’une des personnalités les plus en vue au Royaume-Uni. Grand prêtre de l’école « esthétique », suprême arbitre des modes, il pratiquait l’homosexualité et fut accusé d’avoir abusé des jeunes garçons jusqu’à  la sodomie notamment avec Lord Alfred Douglas, alias Bosie.

A la question de savoir si l’ouvrage évoquant l’amour entre un prêtre et un garçon d’autel était immoral, Wilde rétorqua qu’il était mal écrit. Là où le tribunal parlait moral, lui répondait littérature : « L’artiste à la recherche du Beau n’a pas à se préoccuper du bien ou du mal ». A une autre question de savoir s’il avait embrassé un certain Walter Grainger (16 ans), domestique chez Alfred Douglas, il répondit qu’il était laid. C’est la déposition des témoins qui va le crucifier. Il y sera pris comme la  mouche dans la toile d’araignée. La culpabilité de Wilde ne fut jamais établie sur une preuve absolue, irréfutable telle que l’exige la juridiction anglaise dans les procès criminels. Mais Oscar Wilde fut envoyé au geôle. A l’annonce du verdict (2 ans de prison), on vit la foule danser de joie et les prostituées lever leurs jupes en signe d’allégresse.

Il nous fait penser aussi aux multiples facettes du personnage de Don Juan de la littérature française. Don Juan était un personnage au pouvoir de transgression illimité. Son esprit de subversion le propulse dans la séduction. Et ce vers de Baudelaire à travers lequel on décèle un parfum de péché : 

«  Tu sèmes au hasard la joie et les désastres.

Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien ».

  1. Le procès Kamerhe comme miroir brisé de la société

Le procès Vital Kamerhe est dans la continuité de l’État. Il aura fallu que Félix Tshisekedi opère un changement stratégique silencieux au niveau du Parque général de la République (ex-PGR) pour que  la justice congolaise souffle un peu afin de voir les ailes pousser. Avec cette « résurrection », la justice congolaise pourrait aussi remettre sur la table les enquêtes et rapport du Conseiller spécial et professeur Luzolo Bambi. La dramaturgie du mal se réalise et s’accroît souvent par la corruption et des détournements des deniers publics à travers des êtres qui portaient le plus de promesses. Notre pays est malade, mais malade parce que ses habitants sont très malades. Aucun dirigeant « normal » ne peut proposer des maisons préfabriquées sachant ce que les maisons des policiers de la commune de Matete à Kinshasa sont devenues malheureusement, toute société se révèle, s’appréhende, se comprend par ses marges et ses transgresseurs.

3.Tombé comme un néophyte en politique

Hier alliés objectifs pour le meilleur et pour le pire (en politique) jusqu’en 2023, Vital Kamerhe a été poussé à la faute proprement jusqu’à ce qu’il ne présente plus un obstacle à la candidature de Félix Tshisekedi à une éventuelle réélection en 2023. L’attitude attentiste (mais pas innocente) de Chef de l’État à le faire remplacer aura été un geste d’un vrai stratège qui sait compter avec le temps pour gagner. Ce n’est pas l’allié qui a lâché l’allié mais la justice que tout le monde veut indépendante. Vital Kamerhe a oublié cette sagesse du Kwilu qui enseigne et veut que « sur un bananier (à cause de sa nature glissante) ne monte haut qu’une seule personne et qu’il ait besoin des épaules de l’autre pour y rester longtemps ». En 2023, plaise à Dieu, Félix Tshisekedi devra affronter d’une part les Lamukistes (en ordre dispersé : Moïse Katumbi, Jean-Pierre Bemba, Martin Fayulu et Adolphe Muzito) dans une sorte de « je t’aime, moi non plus » et d’autre part, Joseph Kabila. Le faiseur des « rois », appellation bien contrôlée, devrait attendre une autre occasion pour continuer son boulot, celui de faire d’autres rois. Car, comme le fabricant des cercueils que chante Koffi Olomide, jamais il ne fera le cercueil pour lui-même autrement, il ne sera plus ce bon  faiseur des rois tant vanté par les médias occidentaux.

  1. Conclusion

Nous ne sommes guère plus avancés que les Perses, qui, nous dit Hérodote, prenaient les grandes décisions en y réfléchissant à deux fois : une fois ivres, une fois à jeun. Il y a de nombreux Kamerhe et Jammal en circulation, mieux de « pires » que Kamerhe qui devraient, tôt ou tard, répondre de leurs actes. On imagine mal, dans ce Congo, qu’un ministre ordonne le paiement jusqu’à puiser dans les réserves stratégiques sans exiger une commission. A qui la faute ? Vital Kamerhe n’a jamais reconnu les faits et comme on l’a souligné, la République était en face d’une toile d’araignée où on ne sait pas qui a fait quoi et quand.

Vital Kamerhe, pacificateur jusqu’au bout, admirateur si éloigné de Lula da Silva, il faut l’accepter comme tel dans la douleur et le regret puisque nous n’avons pas de choix.

Kamerhe et cie ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Si le juge président pouvait formuler la peine autrement comme par exemple «  autant d’années de privation de vie sexuelle », cela devient terrifiant. Tous les détenus savent de quoi je parle. La transgression ne porte préjudice qu’à l’imprudent qui, par son comportement, sanctionne lui-même la  faute qu’il commet. Fin de l’histoire.

Nicaise Kibel’Bel Oka
Journal Les Coulisses
Hors série 23 juillet 2020 

Les Coulisses

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *