Mise au point de Kibel’Bel Oka à l’article de Jaribu sur les ADF.

Mise au point de Kibel’Bel Oka à l’article de Jaribu sur les ADF.

J’ai lu avec intérêt l’article de Jaribu Muliwavyo, originaire du territoire de Beni, député provincial honoraire et Chef des Travaux à l’université de Goma. J’ai apprécié les efforts qu’il a déployés dans la recherche des éléments constitutifs de son article. Toutefois, j’ai noté une certaine tendance contradictoire au niveau du contenu. Pour lui, c’est la communication qui est à la base de l’amplification du terrorisme et des massacres commis par les ADF dans le territoire de Beni. Je le lui concède car mon intention ne réside pas dans le fait qu’il a raison ou tort. C’est son point de vue.

Dès la présentation de son article, il dit clairement que : « Il est de notoriété que la question du terrorisme islamique n’est pas une nouveauté pour laquelle il faut faire trop de tapage pour justifier l’échec de la gouvernance sécuritaire face à la violence armée des ADF » (page 2) et poursuit que « Vingt ans plus tard, une manipulation s’est petit à petit installée autour des massacres commis par les ADF » et renchérit que «  La tendance incarnée surtout par l’opposition dénonçait l’affairisme de l’armée congolaise, la complicité des dirigeants militaires dans les massacres et la faiblesse de l’autorité devant les massacres des ADF contre les populations civiles » (page 3). Enfin, il finit par : « Le temps perdu dans la guéguerre permit aux ADF de se constituer une véritable machine terroriste bien organisée, impliquant des réseaux internes et externes qui, au-delà des objectifs de départ, se sont créée une zone d’influence, un territoire soustrait ». (page 5)

Dans la même logique, Jaribu Muliwavyo présente deux thèses, dans la société civile de Beni, qui s’affrontent dans la perception du phénomène des massacres. L’une soutenue par l’aile Omar Kavota, très proche du pouvoir de Kinshasa comme il le présente et l’autre « neutre/objective » soutenue par Gilbert Kambale (qu’il ne qualifie pas1) qui démontre les accointances du pouvoir avec les ADF par l’entremise des FARDC.

Pour asseoir sa thèse, Jaribu Muliwavyo continue dans la même lancée en citant le livre du journaliste Nicaise Kibel’Bel Oka sur le jihad en RDC2. Et pour se satisfaire de cette théorie d’un gouvernement qui tue ses frères, Jaribu Muliwavyo écrit ce qui : «  Ces écrits (de Nicaise Kibel’Bel Oka) sont sévèrement contredits par Christian Muke qui les qualifie de justificatif de l’autorité publique face aux massacres des civiles par les ADF (page 4). De ces écrits dont il parle, Jaribu ne cite rien, absolument rien3. Or, il reconnaît dès le début que la question du terrorisme islamiste des ADF n’est pas une nouveauté. Elle est antérieure au gouvernement Kabila. Pour plaire à la conscience (de celui qui ne veut pas que les ADF soient désignés comme responsables des massacres), Jaribu évoque la thèse du journaliste français Thierry Vircoulon qui, lui, a nié le jihad à Beni. Il ne fait aucunement allusion à la celle de GEC ni au rétropédalage qui s’en est suivi.

A partir de la page 7 jusqu’à la page 17, Jaribu Muliwavyo est obligé d’opérer un revirement à 180 degrés, non pas au regard de ce qu’il découvre (puisqu’il connaît la réalité du phénomène pour avoir vu dès son jeune âge des NALU4) mais parce qu’il sait qu’aujourd’hui nier l’attachement des ADF à l’État islamique serait suicidaire pour lui. Parce qu’il sait aussi qu’il n’existe pas de terroriste islamiste sans tueries. Comment peut-on être terroriste sans tuer alors que les ADF sont une « machine terroriste » ? C’est simplement antinomique.

La question de la bonne foi de Jaribu se pose en deux temps. D’abord, il écrit si bien qu’il a eu des occasions de discuter avec des capturés, citant même l’imam de la mosquée de Katindo qu’on retrouve dans les pages du livre de Nicaise. L’imam dont question n’est pas Ougandais et que s’il s’est retrouvé dans le maquis des ADF, c’est parce qu’il poursuit le même objectif que les autres ADF qui est l’installation d’un État islamique qui applique la chari’a (comme l’illustre la photo de la conquête de Madina par le général Bauma en 2014). Or, installer ledit État se fait soit par conversion libre soit par conversion forcée (le jihad armé). Comment peut-il honnêtement opposer cette thèse de Christian Muke, Gilbert Kambale et Thierry Vircoulon qui ne reconnaissent pas les ADF comme mouvement terroriste qui massacre la population aux écrits de Nicaise Kibel’Bel Oka qui relatent le fonctionnement5 de ce mouvement ? Nous avons la réponse que nous donnerons à a conclusion.

Ensuite, carte à l’appui, il présente à juste titre les pays de provenance des ADF pour prouver que les ADF ne sont plus un groupe armé ougandais et dans cette logique, ils ne peuvent pas coopérer avec les FARDC pour tuer les populations civiles. Une deuxième antinomie. Nulle part, il ne présente avec des preuves irréfutables que les FARDC coalisent avec les jihadistes pour massacrer les populations civiles. Ni valider ce que l’opposition politique, Christian Kahindo Muke et Gilbert Kambale avancent comme preuves des allégations sur les FARDC. Alors pourquoi créer une confusion dans la pensée sur l’identité des ADF puisqu’il fait allusion à leur adhésion à l’idéologie de l’État islamique et rejoint les déclarations d’Omar Kavota parlant du Mozambique ?

Sauf si, dans son entendement, les FARDC se déguisent en des terroristes islamistes et dans ce cas, ce sont eux qui égorgent les populations. Et donc, les ADF ne sont que de simples touristes pacifiques.

En réalité, Jaribu Muliwavyo, qui fait un grand travail de recherche dans le domaine, s’est trouvé confronté à sa conscience à deux niveaux. Admirateur des travaux de recherches du journaliste Nicaise Kibel’Bel Oka (pas par amour) qu’il côtoie depuis une dizaine d’années et avec qui il discute régulièrement, Jaribu a montré son côté faible et un peu méchant. Quand il soutient que le journaliste Nicaise Kibel’Bel Oka a adhéré à la thèse du gouvernement Kabila, il montre sa mauvaise foi et son intention de nuire aux recherches de celui-ci. Car, Jaribu sait très bien que Nicaise Kibel’Bel Oka est le premier dans la région à présenter officiellement les ADF comme un mouvement terroriste jihadiste en donnant leur vraie dénomination et son évolution de MDI à MTM. Jaribu sait très bien que Nicaise Kibel’bel Oka a eu des discussions insistant sur l’identité et le mode opératoire jihadiste des ADF avec l’État-major FARDC avant le lancement des opérations contre les ADF. Puisqu’il a acheté le livre des mains du journaliste (sauf s’il ne se limite qu’admirer les titres sans ouvrir les pages, et même alors, les titres sont très parlants et attractifs pour un chercheur). Malheureusement comme nombreux, il est dans cette logique de sa communauté ethnique de vouloiir faire croire que Christian Kahindo Muke (qui a passé 12 ans auprès de Nicaise Kibel’Bel Oka) est cet élève qui sait mieux que son formateur et peut le contredire6. Pour Jaribu Muliwavyo, les contenus de 3 livres de Nicaise Kibel’Bel Oka7 qu’il a achetés8 et des journaux Les Coulisses qu’il ne rate jamais ne lui ont servi à rien. Parce qu’il ne dit rien et ne cite rien, absolument rien de ce qu’il a lu des écrits de Nicaise Kibel’Bel Oka.

Ensuite, Jaribu Muliwavyo porte en lui la conscience d’une grande partie de sa communauté ethnique qui veut que les massacres des populations civiles par les ADF soient mis sur le dos du régime Kabila et des FARDC9. Même pas des maï-maï, ces milices communautaires qui sont des béquilles des ADF/MTM. Et cela, malgré ce qu’il découvre dans ses recherches. Mais on ne peut pas tromper sa consscience.

En conclusion

L’article de Jaribu Muliwavyo, malgré la richesse des informations dont dispose son auteur, décèle le malaise d’un enseignant d’université qui est partagé entre les vérités mises sur la place publique par un journaliste d’investigation dont il admire les travaux qui présentent la vraie nature des ADF ; des vérités que lui aussi découvre dans ses recherches et la considération qu’il attend de sa communauté ethnique qui nie l’existence des ADF comme mouvement terroriste responsables des massacres. Ce malaise se ressent dans les contradictions relevées dans son article et sur la mauvaise connaissance du mode opératoire des terroristes. Était-il nécessaire de citer la thèse de Nicaise Kibel’Bel Oka ? Oui, parce que Jaribu Muliwavyo vient régulièrement se ressourcer auprès de lui et de deux, tout en ayant acheté les trois livres, Jaribu est sensé les avoir lus et donner son point de vue. Or, de tout ce qu’il sait des ouvrages de Nicaise Kibel’Bel Oka sur la question, il n’a fait allusion seulement qu’à un titre tout en le prenant à partie en faveur de Christian Kahindo Muke dont il ne cite ; pour lui aussi, aucun passage de son écrit. Sans plus.

Bien plus, il a menti grossièrement à sa conscience en affirmant que les écrits de Nicaise Kibel’Bel Oka sont venus en soutien au gouvernement après le point de vue du gouvernement. Ce qui est regrettable pour quelqu’un qui lit le journal Les Coulisses depuis qu’il était étudiant. Par honnêteté intellectuelle, il allait présenter le point de vue défendu par Nicaise Kibel’Bel Oka et le combattre avec des arguments solides. De la même façon, la diabolisation d’Omar Kavota ne se justifie plus dès lors que Jaribu Muliwavyo reconnaît cette relation des ADF avec Al Sunnah du Mozambique. Concernant le journaliste Magloire Paluku, il est à noter qu’il est parmi les rares à avoir accompagné l’armée au front et couvert les opérations Sukola I durant près de trois mois. Entre un journaliste de terrain et un chercheur de chambre climatisée, à qui faire confiance ? On comprend qu’il met tous ceux qui présentent les faits avec objectivité sans citer les FARDC dans les massacres d’être à la solde du pouvoir. C’est cela la diabolisation.

Et pour dire vrai, ce n’est pas totalement la communication « amplitionniste » qui est le facteur de l’expansion du terrorisme des ADF. Certes, les positions de certains notables de la communauté ethnique à laquelle il appartient y ont beaucoup contribué. Un mouvement, soit-il politique ou religieux, a besoin d’adeptes, des membres pour porter haut son idéologie. Il arrive, dans le cas du terrorisme, que les adhésions soient forcées au-delà des enlèvements des populations. C’est ce qu’on nomme le « jihad armé ». Aucun État, fut-il développé, ne peut combattre le terrorisme jihadiste seul. Dans le domaine du renseignement, il a besoin d’être en symbiose avec sa population, qu’elle soit dans l’opposition ou au pouvoir. Voilà pourquoi le gouvernement congolais (comme tous les gouvernements du monde) est obligé à « faire le tapage contre le terrorisme » des ADF/MTM. Il faut l’encourager dans ce sens. Jaribu Muliwavyo est un acteur de la vie politique dans cette région du pays. Un pays comme le nôtre où l’État a failli a besoin d’être appuyé par des partenaires mais avant tout par ses citoyens responsables puisque la sécurité est l’affaire de tous. Et Jaribu Muliwavyo, dans sa multiple dimension de fils du terroir, de citoyen congolais, acteur politique et universitaire, au-dessus des considérations ethniques, a ce devoir de l’accompagner pour vaincre cette nébuleuse. Personnellement et honnêtement, je lui reconnais ces capacités.

Nicaise Kibel’Bel Oka

1. Gilbert Kambala a postulé à la députation nationale dans le même regroupement politique que Jaribu.

2. L’avènement du jihad en RDC. Un terrorisme islamiste des ADF mal connu, Éditions Scribe , Bruxelles, 2016.

3. Nicaise Kibe’Bel Oka situe les massacres dans trois paliers. Le 1er trouve sa motivation dans le conflit de terre de Mayangose entre Bapakopmbe ; le 2ème entre Bambuba et Banande et le 3ème sont attribués aux ADF/MDI (lire le livre les pages 25-45). GEC abonde aussi dans ce sens en attribuant une part des massacres aux ex-APC de Mbusa Nyamwisi, aux FARDC et aux ADF. Jaribu ne peut pas se permettre d’en faire allusion.

4. Au dernier trimestre 2015, Jaribu Muliwavyo a conduit une petite délégation des Nations-unies à Karuruma, sans se faire accompagner des services de sécurité ni des casques bleus, officiellement pour discuter avec les ADF.

5. Nicaise Kibel’BelOka, Le jihad en RDC. Exhortations, témoignages et vitalité des ADF/MTM, Éditions Scribe, Belgique, 2019

6. Naturellement Jaribu ne connaît pas bien Christian Muke. Entre ce que l’on sait et ce qu’on peut écrire sur commande et sous manipulation, il y a un fossé que même la conscience ne saurait combler. C’est le cas de Christian Muke.

7. Le troisième ouvrage porte le titre : RDC. Les Forces armées face à la guerre non conventionnelle, Éditions Scribe, Bruxelles, 2018

8. Pour montrer son intérêt aux écrits du journaliste Nicaise Kibel’Bel Oka, Jaribu Muliwavyo a même proposé et obtenu en échange deux de ses livres contre un livre de Nicaise.

9. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés en 2019, je lui ai dit que s’il n’a pas été réélu député à Beni, c’est parce qu’on lui a reproché de ne pas suffisamment citer le régime Kabila et les FARDC comme auteurs des massacres de sa communauté ethnique. Il en a été d’accord et conscient. Il a été jugé trop timide pour représenter la base.

Les Coulisses

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