Mgr Philippe Nkiere, pour une Église orientée vers les marginaux.

Mgr Philippe Nkiere, pour une Église orientée vers les marginaux.

Fils unique de sa famille, très petit, on sent en lui un cœur grand. Ordonné prêtre (missionnaire scheutiste) en Belgique le 2 août 1964 (date qui coïncide avec la rébellion et la mort de la Bienheureuse Anuarité), il est élu délégué de tous les étudiants scheutistes euro-africains. On voit en lui le signe de celui qui est appelé à relier les races. Il poursuit ses études à Rome durant 5 ans et les termine en 1970. Il retourne au pays et assure le cours de théologie morale à Kananga. En 1974, il est nommé Chapitre général de la Congrégation, élu assistant du Supérieur général pour l’Afrique.

Commence véritablement un combat long : celui qui devait unir les Blancs et les Noirs, des Philippiens. Il vit une souffrance plus grande éprouvée tantôt par les frères qui voient en lui un noir vendu au Blanc. Il s’en défend : « Moi, j’ai essayé d’être un pont ». Il termine son mandat de 7 ans et est réélu en 1981 pour 6 ans.

2ème étape : Démission pour une église orientée vers les marginaux

Le père Philippe Nkiere Kena voyage beaucoup et sillonne l’Afrique. Ce qui lui permet de palper les réalités de la vie en la confrontant avec la vie aisée et fortifiée de Rome. Il comprend que la suffisance que le prêtre possèdene lui permet pas de se remettre en question, de voir autre chose à part leur propre certitude. Il voit avec son cœur croître le nombre de personnes abandonnées et délaissées. Il constate que la société se disloquait : « Pour nous Africains, la société se cassait au plus profond de notre existence qui se brisait. Il fallait faire quelque chose. De l’intérieur (il vivait à Rome), c’était impossible ». Philippe Nkiere démissionne de son poste 3 ans après et demande l’ex-claustration ( 1984).

Devant son insistance et sa détermination, Rome finit par accéder à sa démission. Il reste prêtre, religieux mais il perd tous les droits et faveurs liés à ce service sacerdotal. Désormais, Philippe Nkiere est exposé à une situation de vulnérabilité, de tentation permanente. Il m’explique en quoi cela consiste : « Je rentre à Kinshasa avec objectif de m’occuper des marginaux, des rejetés. Je monte « Ekolo ya bondeko » tout en apprenant à vivre au niveau de la base. Je monte une AED (Aide à l’Enfance Défavorisée). Je donne des cours dans des écoles secondaires dont les Loupiots. Comme les autres enseignant de Kinshasa. Je dois vivre dans cette situation d’enseignant. Je suis l’objet de moquerie et de répugnance de mes confrères à qui il est interdit de me rencontrer. Je vis comme un clochard. J’avais tout perdu sauf la foi en Jésus -Christ ».

Porté par la foi et loin de se décourager, Philippe Nkiere1 assume avec joie sa nouvelle vie aux yeux de ceux qui le considèrent comme un malade mental : « Une expérience noble parce que tu es réduit, déconsidéré par les autres surtout de ta Congrégation ? Tu dois courir comme tout le monde pour prendre le transport en commun ». Il sait qu’il doit passer par cette expérience de raillerie qui lui donne la force de résister et d’aller de l’avant. Cette dure expérience de tout laisser pour suivre l’appel du Seigneur le rapproche de la personne humaine créée à l’image de Dieu, et considérer tout être humain comme un frère : « Cela m’a fortifié dans l’école de la fraternité mais une fraternité qui commence par ceux qui sont en bas, une expérience vécue en communauté avec les marginaux durant 7 ans. C’est au cœur de cette expérience qu’on est venu me chercher un jour pour me signifier que je devenais évêque de Bondo ».

Son ordination comme évêque le 6 janvier 1992 à Rome (Épiphanie, fête de l’universalité de l’église) a été vécue en son for intérieur comme une confirmation de ce qu’il était dans le bon chemin. Il passe 9 mois comme évêque coadjuteur avant d’être titularisé à Bondo. Quel parcours ? Les professionnels de l’Évangile ont fini par le comprendre.

3ème étape : suivre le chemin que Jésus-Christ a suivi

Après avoir parcouru le diocèse ( avant le Synode africain) me confie-t-il : « J’ai vu que le nerf du mal réside dans la façon de considérer l’autre à tous les niveaux notamment interprofessionnel et structurel. Comment le prêtre traite le fidèle, le mari son épouse, le militaire le civil…C’est là la racine du péché. Ce péché mettait en jeu toute la dimension sociale,, économique et la rendait déséquilibrée, ne permettant pas à la société d’avancer. Il fallait trouver des moyens pour, à la fois démasquer et ouvrir des pistes nouvelles ».

Nous avons engagé le diocèse sur le chemin que Jésus-Christ a suivi. Lequel ? « Jésus-Christ n’a rejeté personne mais il s’était orienté davantage vers les exclus de son temps vivant avec eux, luttant pour eux et par eux. Et de là surgit toute une puissance, une force d’amour dont il a investi ses apôtres pour qu’ils transforment le monde fratricide en un monde fraternel : Tolingi kolanda nzela Yesu alandaki. Na kombo pe na nguya ya ye. To poni lisanga, kozala bo ndeko na bato banso liboso, liboso na baye banyokwami pe banyantami ». Voilà l’option du diocèse de Bondo, chantée et appliquée.

Lorsqu’il me reçoit en retrait à la paillote du couvent des Sœurs Orantes de Beni où il passe deux jours en attendant une occasion pour regagner son diocèse de Bondo, Mgr Philippe Nkiere précise sa philosophie, mieux sa théologie : « Depuis 1993, on approfondit les notions de cette option. Lisanga qui signifie Communauté. Une Église ne peut vraiment être Église que comme communauté sans exclusion, ensemble formant un seul corps fraternel pour faire de l’Église fraternité : Tous sommes frères et sœurs (Matthieu 23, 8). L’évêque est « yaya » (grand frère). Voilà pourquoi depuis, tous mes paroissiens ne m’appellent pas « Monseigneur mais ya Philippe ». Cette fraternité doit être vécue et expérimentée au-dedans et au-delà (vers les autres). Expérimenter la dimension de la Diaconia. Nous sommes un peuple qui doit servir ses frères et sœurs mais aussi le monde (l’homme entre en communion avec le monde et le monde avec l’homme). J’éprouve un appel du plus profond de moi très grand et nécessaire de radicaliser cette expérience, finit-il par me confier, comme s’il était transfiguré.

Audace prophétique

Notre église a besoin d’un Gandhi. Nous devons aller à la base. A la base, on s’assimile au petit pour ouvrir une autre marche, celle qui part des tout petits, des exclus, symbole de la majorité de notre peuple. L’option pour les pauvres est à notre foi ce que la chair est à notre corps. Car la situation de pauvreté et les pauvres eux-mêmes constituent un défi lancé à l’Église et à la réalisation de sa mission. Regarder l’autre avec un regard d’amour car il est membre du Corps du Christ. Cette expérience nous pousse à aller à la recherche de la brebis perdue. La charité que Dieu nous donne est cette capacité à se mettre à la disposition des autres. La bonté, c’est le bien incarné dans la relation avec l’autre. La bonté incarnée, c’est le Christ. Le regard de Jésus sur les hommes, c’est un regard d’accueil, de bienséance, de bonté, sans jugement. Voilà ce qu’est cet homme que j’ai rencontré par la grâce de Dieu. Son message m’a beaucoup aidé dans la façon d’aborder, d’aller vers les autres dans mon travail d’investigation. Né en 1938, Mgr Philippe Nkiere Kena est depuis 2016 évêque émérite d’Inongo.

Nicaise Kibel’Bel Oka

1Mgr Philippe Nkiere Kena est plein de spiritualité visible par son humilité, son sens de l’écoute et de la considération pour l’autre.

Les Coulisses

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