Massacres de Beni. Quelle approche pour les 2 délégations sur terrain?

Massacres de Beni. Quelle approche pour les 2 délégations sur terrain?

(La délégation du Gou-pro Nord-Kivu, Carly Nzanzu avec le gén. Obed (à dr du Gou-pro), sous-chef d’État-major FARDC entre dans Butembo)

Deux délégations ( en réalité même 4) sont actuellement à Beni pour comprendre ce qui se passe, trouver des pistes de solutions pour mettre fin aux tueries des populations civiles dans Beni ville et territoire. La première délégation est celle des évêques de l’ACEAC conduite par Mgr Marcel Madila, Archevêque de Kananga qui séjourne depuis le 15 janvier 2021. La deuxième qui englobe trois en une est celle du Gouverneur de province avec le sous chef d’État-major général FARDC et les députés provinciaux (élus) ressortissants de Beni qui ont rejoint Beni par Butembo. Lundi 18 janvier 2021, ils se sont réunis pour évaluer leur mission. Du déjà vu, diront les sceptiques. En effet, si l’on peut comprendre la démarche de la délégation des évêques de l’ACEAC et la CENCO pour la simple et bonne raison qu’ils cherchent à écouter, réconforter le peuple de Dieu de la région et comprendre ce qui s’y passe, il n’en est pas autant pour les autres. Que faut-il chercher davantage à comprendre que l’on ne sait ni ne connaît pas des tueries de Beni ?

Pédagogiquement, cette démarche de la délégation conduite par le gouverneur de province, Carly Nzanzu Kasivita ne paierait pas. Et donc, serait vouée d’avance à l’échec. Par faute de bonne méthodologie. Et pour cause ?

Analysons sans passion en nous posant deux petites questions parce que nous tenons tous à voir revenir la paix dans cette région.

Primo. Qui tue à Beni ? Secundo. Quels sont les ingrédients de la guerre asymétrique ? Deux tendances se dessinent pour la réponse à la première question. Celle qui attribue les massacres aux terroristes islamistes de MTM appuyés par leurs béquilles qui sont les maï-maï (milices locales) et celle qui croit dur comme fer que ce sont les FARDC, le M23, Kigali et Joseph Kabila qui tuent la population. Comment concilier les deux tendances pour parler le même langage sur l’identité des tueurs ? C’est le travail délicat que doit réaliser la délégation des évêques de l’ACEAC et la CENCO. Ne pas arriver à répondre à cette question sonnera le glas de l’échec de leur mission. Ils doivent sonder les âmes et le cœur des habitants de Beni tout en sachant que bien des personnes sont passées avant eux sans succès.

La deuxième question sur les ingrédients de la guerre asymétrique (la collaboration passive/active de la population avec l’ennemi ou avec l’armée loyaliste) nous renvoie à un passé récent, la période électorale 2018 qui a vu l’exclusion des populations de Beni et Butembo pour des raisons que l’on connaît. Que s’est-il passé alors ? Dans Beni ville et territoire, les « élections » ont été organisées le même jour qu’ailleurs. Ce simulacre d’élection avait été sécurisé par les maï-maï et, à la différence près, les candidats proclamés vainqueurs dans ce simulacre sont les mêmes qui siègent aux assemblées nationale et provinciale. En d’autres termes, on peut paraphraser abusivement cette phrase de la Bible : « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. » Cela risque de ressembler à un tourisme de mauvais goût dans leur fief électoral.

Pour ne pas vivre du déjà vu et vécu depuis Julien Paluku Kahongya et Joseph Kabila, voici la méthodologie que la délégation du gouverneur de province devrait adopter et appliquer : exiger à tous les élus qui l’accompagnent de donner des meetings publics, des causeries morales publiques avec leurs électeurs pour leur demander deux choses. De un, soutenir les FARDC qui combattent pour la paix et exiger des maï-maï de quitter la brousse sans condition et de regagner leurs familles respectives (puisqu’ils en ont). Mais pareille démarche (en apparence si facile) ne peut réussir que si les mêmes élus qui accréditent la thèse des tueurs dans le rang des FARDC, le M23, la MONUCO et Kabila reconnaissent d’abord publiquement et honnêtement le MTM comme mouvement terroriste et les maï-maï comme leurs béquilles. Le discours de la presque totalité des élus du grand Nord est clair et connu : les ADF n’existent pas. Ce sont les FARDC, le M23, la MONUSCO et Kabila qui massacrent la population. En espérant qu’ils aient tous raisons, les évêques doivent chercher la portée de leur discours et en donner la justification. Par des faits vrais et vérifiables pour éviter la spéculation. Voilà pourquoi la délégation des évêques , dans leur capacité d’attention, de méditation et de contemplation, ne devrait pas tomber dans ce piège de simples rencontres avec les « forces vives » souvent préparées à réciter les mêmes mots. Quant à la délégation conduite par le gouverneur du Nord-Kivu, elle devrait savoir que la méthodologie consistant à inviter « les forces vives » et à les recevoir en petit groupe a déjà montré ses limites. Ce sont les mêmes qu’on reçoit, avec le même discours depuis 2014 et on tourne en rond. Sept années de tergiversations sur l’identité de l’ennemi et sur le rôle des maï-maï dans les massacres, on ne peut plus permettre ni tolérer qu’on applique comme du baume, comme du pansement, une vieille méthodologie qui a montré ses limites. On prend les mêmes, et on recommence. Le (re) faire, c’est ne pas vouloir la fin des tueries. C’est gaspiller l’argent de l’État et de l’énergie inutilement. C’est condamner toute une population à l’errance éternelle. Jugement au résultat, à la fin de la mission.

Nicaise Kibel’Bel Oka

Les Coulisses

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