L.Kanyamuhanga: »La paix au Congo ne dépend ni du Rwanda, ni de l’Ouganda. C’est une dynamique sociale ».

L.Kanyamuhanga: »La paix au Congo ne dépend ni du Rwanda, ni de l’Ouganda. C’est une dynamique sociale ».

« La paix au Congo ne dépend ni de Kabila, ni du Rwanda, ni de l’Ouganda. C’est une dynamique sociale ».

Les Coulisses : M. Le Gouverneur, l’opinion des Congolais est formelle sur un complot international contre notre pays. D’où la guerre, la déstabilisation de la RDC. Partagez-vous cette analyse ?

Léonard Kanyamuhanga Gafundi : Les problèmes que connaît notre pays et qui le déstabilisent peuvent se comprendre à travers le rôle néfaste qu’il a joué durant la guerre froide. Lorsque le bloc communiste est dissous, les États-Unis devenant les seuls maîtres du monde, rien à faire que la RD Congo reste l’un des pays les plus affectés par les conséquences de la guerre froide. Et depuis la guerre du Rwanda, la communauté internationale semble ne pas aider le Congo.

L.C. : M. le Gouverneur, l’ultimatum de Kinshasa a créé une panique au sein de la rébellion. Vous aussi, êtes-vous paniqué ?

L.K.G : (Rires). Vous voulez parler des déclarations de Yerodia ? Yerodia s’est toujours illustré par des déclarations fracassantes, incendiaires. Mettre fin à la guerre avant l’entrée au troisième millénaire, mais c’est génial et c’est le souhait de toute la population congolaise voire de nos voisins. Le RCD n’a pas à avoir peur, ni honte. Car politiquement, Kabila a échoué et les rebelles ont gagné. Hier, il ne reconnaissait pas la rébellion. Aujourd’hui, il la reconnaît comme partenaire incontournable avec lequel il doit non seulement négocier mais surtout discuter sur le partage du pouvoir. Lorsqu’une guerre aboutit à un armistice, c’est une victoire. Le fait d’avoir remis le régime Kabila en cause et à haute voix, voilà la grande victoire de la rébellion.

L.C. : Peut-on conclure que le cessez-le-feu est violé et de ce fait, la guerre peut reprendre ?

L.K.G : Non. Pas du tout. C’est aller vite en besogne. Aujourd’hui, plus que jamais, il faut tout mettre en œuvre pour rechercher une paix globale dans le pays et dans la région. Évidemment, on ne peut nier qu’il subsiste quelques difficultés dans l’application intégrale de l’Accord de paix. La paix au Congo ne dépend ni de Kabila, ni du Rwanda, ni de l’Ouganda moins encore des rebelles. Elle dépend d’une dynamique sociale et environnementale. Elle dépend des peuples de la région. Plus de peuples que des dirigeants.

L.C. : M. Le Gouverneur, les déclarations de part et d’autre de la ligne de front ne rassurent pas les populations !

L.K.G. : A suivre ces déclarations, on peut y croire. Les négociations, c’est aussi le chantage, le marchandage. L’application du cessez-le-feu commence toujours par pas mal de faux départs avant d’arriver aux résultats escomptés, incroyables. La paix, tout le monde l’appelle de ses vœux, mais personne ne veut réellement prendre au sérieux l’autre. Pour ma part, la guerre est terminée. Maintenant, il faut savoir comment construire politiquement ce beau pays.

L.C. : Peut-on construire ce beau pays en le balkanisant ?

L.K.G. : Les apôtres de la division balkanisent le pays pour diaboliser le RCD. Or, l’option fédéraliste du RCD qui est une aspiration fondamentale du peuple doit être bien exploitée. Balkaniser le pays revient à anéantir politiquement le peuple congolais. Il est plus question de mettre fin à la gabegie du pouvoir central. L’heure est à l’auto développement, à l’autogestion. Notre pays n’a pas que ça comme forme de survie politico- économique. Bien sûr, dans le cadre de la solidarité nationale et de l’interdépendance.

L.C. : Cette manière de se lancer des quolibets peut-elle être interprétée comme une peur de part et d’autre de la ligne de front ?

L.K.G. : Une chose est certaine. Tout le monde croit en la paix, tout en doutant de l’autre. Chacun de son coté croit qu’à l’issue des négociations, il risque d’être perdant. D’où cette volonté angoissée de prendre des précautions, et si possible, de douter de la bonne foi de l’autre. Une guerre qui perdure est toujours ruineuse et épuisante pour les populations. Nulle part la guerre n’a été une finalité. C’est un moyen, ultime recours pour atteindre un objectif précis. C’est maintenant le temps de penser à l’avenir du pays, maintenant qu’il y a une brèche, une fissure au niveau du pouvoir central. La dynamique de la paix dépasse les volontés individuelles de nous tous. Tout le monde doit subir la paix, Congolais, Rwandais ou Ougandais.

L.C. : D’aucuns pensent que si les rebelles ont signé l’Accord c’est parce que le Rwanda les y avait poussés. Est-il vrai ?

L.K.G. : On a trop diabolisé le Rwanda dans cette guerre. Ce qu’on oublie souvent c’est que pour le Rwanda comme pour tout pays qui veut se construire, la sécurité aux frontières est une priorité. Donc, il faut prendre tout cela en considération. Les gens crient à tort que le peuple rwandais est belliqueux et est pour la guerre. Il n’y a jamais eu de referendum au Rwanda pour le prouver. Aucun peuple au monde n’aime la guerre. Il y a le Rwanda politique et officiel et il y a les populations qui ont besoin de se réconcilier. Voyez les réfugiés qui sortent de nos forêts, ils veulent rentrer chez- eux pour vivre en paix. Le RCD a signé l’Accord de Lusaka quand il a jugé nécessaire et quand il a compris que les populations sous son contrôle ne voulaient plus de la guerre.

L.C. : Selon vous, qu’est-ce qui est le plus important à présent ?

L.K.G. : Le plus important reste l’affirmation politique de cet accord. Car, la solution armée ne résoudra pas le problème au Congo, pour nous- mêmes Congolais mais également pour nos 9 voisins. Il faut dès à présent privilégier la solution politique. Chacun se campant sur ses positions voudrait être prudent, c’est là le problème.

L.C. : Vous êtes resté très optimiste, M. le Gouverneur. N’est-ce- pas étonnant ?

L.K.G. : C’est peut- être un défaut. Je suis très optimiste quant à l’aboutissement heureux de l’Accord. Ça prendra le temps que cela prendra pour vu qu’on y arrive. Car, tous les Congolais sont unanimes qu’il faut faire du Congo la pièce centrale d’une Afrique nouvelle placée sous le signe de la coopération, d’une coopération régionale rendue possible grâce à la prise en compte de l’interdépendance de nos populations. Tout le monde, en fin de compte, ne jure que par la cohésion sociale, la sécurité des biens et des personnes impliquant la libre circulation. La paix est un fardeau, une croix lourde à porter. Seulement, il faut croire : le Congo se réveillera tôt ou tard.

Interview réalisée par Nicaise Kibel’Bel Oka

Goma, le 10 novembre 1999

In Les Coulisses N° 75 du 16 juin 1999

Les Coulisses

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