Giovanni Piumatti: « J’exhorte l’Eglise à écouter un peu plus et à parler moins ».

Giovanni Piumatti: « J’exhorte l’Eglise à écouter un peu plus et à parler moins ».

Il a quitté Lubero pour l’Italie, Giovanni Piumatti, énigmatique personnage adulé par les populations de villages dans le Lubero, se confie au journal Les Coulisses, en peu de mots en signe d’adieu. Dans la chaleur de cette Afrique qui va lui manquer, il demande que l’Église s’occupe plus de la maman du village. Découvrons-le.

Les Coulisses : Giovanni, vous voilà quitter définitivement le sol congolais de Lubero, qu’est-ce qui vous a le plus marqué en 50 ans en Afrique ?

Giovanni Piumatti : Je dirai que tout m’a marqué comme sujet et comme objet, ma foi, mon cœur. L’Afrique est une révélation, une route, un modèle à suivre dans ce monde où l’occident se croit un modèle. C’est une grâce, un don , une charge que le Seigneur m’a offert pour venir en Afrique. Il existe de nombreux défauts certes mais l’Afrique a des racines plus solides, des valeurs enracinées. A la démolition organisée en Occident, l’Afrique reste la réponse. Et suivant mon expérience, dans l’Afrique des villages, il existe plus d’authenticité différente de celle des villes. Et ma deuxième chance, c’est d’avoir vécu dans cette Afrique des villages.

L.C. : Pourquoi alors avez décidé de retourner en Europe ?

G.P.. : J’aurais voulu y rester mais physiquement je me sens obligé de rentrer en Europe pour ne pas être un poids. Je risque effectivement en restant ici de mettre des gens qui m’ont donné de leur chaleur (des villageois) en difficultés lorsque je serai malade ou je ne serai plus en mesure de jouir de toutes mes capacités physiques. Bien que parti, j’aurai la tête et le cœur en Afrique et plus particulièrement dans le Lubero.

L.C. : La vie religieuse telle que vous l’avez vécue est-elle différente d’avec celle d’aujourd’hui ? Si oui, en quoi ?

G.P. : J’ai vécu 12 années de séminaire. Les séminaires ont beaucoup changé. L’Afrique était pour moi le deuxième séminaire. La vie, la foi est insérée. Les 12 ans de séminaire, c’était hors de la vie. On passe son temps dans le monde des livres. L’Afrique a immergé dans ma vie. La rencontre des gens simples a beaucoup contribué dans ma spiritualité. Ces gens, ces hommes et ces femmes qui réfléchissent et qui prennent la vie naturellement. Le cadeau que j’ai reçu de l’Afrique, c’est une énergie spirituelle, un vrai cadeau. Dans l’ensemble, l’Afrique est une société plus propre malgré qu’on trouve des ivrognes, des voleurs, des corrompus. Par rapport à l’Afrique, l’Europe, c’est la terre avec beaucoup d’épines.

L’Afrique est violentée de toute part. Elle est violentée par des leaders politiques. La violence est partout malheureusement même dans l’Église. Mais il n’existe pas de très grande violence par rapport à l’Inde de Gandhi. L’Occident garde la grande responsabilité dans cette violence. Je me sens un peu traître parce que je suis en train de me sauver.

De l’Église

L.C. : Vous parlez de la violence dans l’Église. Pouvez-vous être plus explicite dans votre pensée svp ?

G.P. : lorsque vous observez les prêtres, vous constatez qu’ils ont perdu une donne importante dans leur vie : le respect. Les prêtres croient qu’ils sont la vérité. On n’a pas la vérité dans la poche. Dieu n’a pas attendu notre arrivée pour révéler au monde son amour. Les prêtres ont pris la mauvaise habitude d’imposer la vérité. Et les curés se présentent comme des chefs. Il faut naturellement et nécessairement revoir notre comportement. La révélation de Jésus Christ, grande Lumière, il ne l’a jamais imposée. Quand des personnes demandent par exemple des sacrements, il faut gérer ces moments avec simplicité. La Bonne nouvelle, on la propose mais on ne l’impose pas.

L.C. : Au juste qu’est-ce que vous reprochez au clergé catholique, à l’Église en RDC ?

G.P. : Elle n’écoute presque pas. J’exhorte l’Église à écouter un peu plus et à parler un peu moins. Tuungane. D’avoir un regard sur la femme villageoise. L’Église fait semblant d’oublier que la maman du village a sur sa tête 4 fardeaux : L’Église, l’État, l’École et la Santé. L’Église ne lui accorde pas la parole ; elle n’a pas droit à la parole. Alors qu’elle porte tout le poids de l’Église.

L.C. : Vous insistez sur le mot TUUNGANE. Quel sens vous lui prêtez ?

G.P. : Tuungane signifie Écouter l’autre. Pour écouter l’autre, il faut l’accepter, c’est-à-dire se mettre à son niveau. Ceux qui se sentent plus importants que les autres doivent s’abaisser, s’humilier pour écouter l’autre. Vous comprenez que dans ces 4 structures, on retrouve ce pouvoir du chef qui impose aux gens de village, aux mamans du village. Sans les écouter. Or, l’Église est une famille et dans une famille, on doit se sentir à l’aise pour parler. La démocratie ne peut pas être un péché au sein de l’Église.

Insécurité dans la région de Lubero

L.C. : Giovanni, vous avez régulièrement rencontré tous les chefs rebelles de passage dans le Lubero. Comment jugez-vous l’insécurité dans cette partie du Nord-Kivu ?

G.P. : En quittant Mbavinywa, j’ai laissé les maï-maï de Kabidon qui venaient de déloger le NDC-R de Guidon. Dans ce désordre, il y a un calme relatif et on observe un peu de respect de la personne humaine. Toutefois, les villageois ne sont pas libres. Je vois en eux (les rebelles) un désir des gens qui veulent qu’on les écoute. Ils ont besoin de se faire écouter. Ils demandent un soutien idéologique puisque tous sont des exécutants. Les rebelles congolais n’ont pas de leader de la trempe de Julius Nyerere parce qu’il n’existe pas de vrais politiciens. Tous ces chefs rebelles ont besoin d’être encadrés idéologiquement. Les groupes maï-maï désirent ardemment avoir des leaders qu’ils ne trouvent toujours pas. Ils sont fatigués mais ne peuvent pas abandonner car il n’y a pas de vraies structures pour les accueillir. Côté gouvernement, rien et du côté de l’Église, on observe une certaine paresse surtout à l’égard des garçons.

L.C. : Vous semblez minimiser les conflits de cohabitation entre les communautés dans la région. Avez-vous une lecture autre que celle qu’on entend dans les médias ?

G.P. : C’est du tribalisme pur entre les Nande et les Rwandais. Voilà comment on le présente. Les Nande se sentent suffoqués, envahis par les autres communautés. Ce tribalisme-là n’existe que dans l’esprit des intellectuels et non dans des villages. C’est comme cela que les intellectuels vont jusqu’à exagérer le mythe du « génocide » pour égaler les Tutsi. Les Nande ont besoin de terrain mais ils ils exagèrent en faisant les victimes. On ne peut pas vivre dans une logique des Nande « purs ». Il faut accepter le mélange. Et ce problème, ce ne sont pas les villageois qui le vivent mais les intellectuels. Il existe des solutions sur place mais les intellectuels se tournent vers l’Europe. Ils oublient qu’en Europe, on s’est désintéressé de ce qui arrive en Afrique. On parle trop peu de ce que nous vivons en Afrique. Si les intellectuels arrivent à le comprendre, il y aura des solutions sur place et moins de violence, moins de tribalisme.

On devrait dire aux villageois : « Réveille-toi, on te ment. La réalité est ailleurs ».

Merci beaucoup Nicaise. Nous prierons pour vous. N’oubliez pas de nous envoyer le journal Les Coulisses.

Goma, 8h30, ce 25 août 2020, Couvent des Sœurs Oblates de l’Assomption

Les Coulisses

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