Dialogue (interdit) avec les islamistes ADF/MTM?

Dialogue (interdit) avec les islamistes ADF/MTM?

Des voix s’élèvent notamment auprès de certaines célébrités populistes pour exiger du gouvernement de négocier avec les terroristes islamistes ADF. Récemment encore, de retour des vacances parlementaires, quelques députés originaires du Grand Nord, région affectée par les massacres des populations civiles, l’ont fait savoir haut et fort. En 2019, la SRRG du SG des Nations-unies, Mme Leila Zerrougui avait aussi appelé à négocier avec des islamistes de la Madina at Tauwheed wal Muhahedeen (MTM), sans dire plus sur la composition de la délégation de la partie adverse qui sont une composante de la Province Afrique centrale de l’État islamique (CA-ISP). Ceux qui appellent de tous leurs vœux le dialogue avec les ADF ne disent malheureusement pas sur quel format et mettent la charrue devant le bœuf. Sont-ils des relais des personnes clés ? Ont-ils été contactés pour ce mauvais deal ?

En effet, la problématique de l’insécurité dans cette région doit être abordée en deux volets qui se tiennent. Le volet interne et externe. Dans le volet interne, il est important de relever le fait que les appartenances claniques et communautaires priment et présentent l’État comme prédateur et répressif. Un élu de Beni déclarait récemment : « L’armée loyaliste et la population se disputent et ne parlent pas le même langage. Il y a divorce. Notre armée arrête à tout moment la population et incarcère même les innocents ». Bien plus, la superposition des clivages qui pointent une « tribalisation » plus poussée des milices armées structure le conflit en une lecture horizontale. Certains élus font de la violence un outil de contestation et de repositionnement. Les faits sont parlants : les massacres de Beni ont vu les tensions Hutu-Nande resurgir avec force et donner lieu à des actes criminels avant de se transposer en Ituri.

Naturellement (avec de telles attitudes), les opérations militaires dans cette partie du territoire national sont rendues difficiles avec la participation des milices communautaires appelés « patriotes maï-maï ».

Dans le volet externe, ces milices agissant en convergence et complicité avec les islamistes ADF qu’elles servent des béquilles et sur le dos de qui certains massacres sont commis. Partant de ces alliances, on constate que les groupes armés sont structurés le long de lignes ethniques, communautaires ou tribales et jouent sur ce registre lorsqu’ils sont sollicités par des élus qui incarnent la frontière mouvante entre groupes de pression, violence, terreur dans les cités, et ADF et/ou FDLR.

Touche pas à « mes » maï-maï

« La grande difficulté avec nos compatriotes d’ici, reconnaît un lieutenant FARDC, c’est qu’ils ne dénoncent jamais leurs frères combattants. Quand il nous arrive de neutraliser un rebelle, vous les entendrez crier dans les médias que les FARDC ont tué un motard, un menuisier, un cultivateur ou un pêcheur, même si nous présentons l’arme récupérée ».

A qui appartiennent les forces négatives appelées « patriotes maï-maï »? Quelle est la mission leur assignée par leur créateur ? Poser pareille question, c’est soulever les courroux de certains esprits enragés. C’est provoquer ceux qui ont l’injure facile, et la diabolisation comme seule arme. La fabrique de Pierre Mulele a été piratée, détournée de sa mission fondamentale avec un machiavélisme hors pair. Les maï-maï, ces milices locales (comme le montre cette photo à Nyaleke), participent à l’affaiblissement d’un État déjà grabataire. Ils extorquent les populations, sèment mort et désolation. Ils attaquent les forces loyalistes, violent et tuent. Et pourtant (et malgré tout), ils sont adulés par les mêmes populations. Touche pas à « mes » maï-maï sinon les courroux de tous les féticheurs et esprits maléfiques s’abattront sur vous. Les maï-maï sont « nos » enfants, une fabrique sans âme pour semer désolation et mort. Une force négative téléguidée. Ils peuvent pénétrer un centre de santé et tuer à bout portant un médecin sans émouvoir. Ils peuvent attaquer, incendier des villages et véhicules. Ils peuvent violer et violenter. Ils peuvent kidnapper des prêtres dans leurs paroisses. Normal car ils sont « nos » enfants.

Bémol, ils sont là car les FARDC ne font rien. Les militaires envoyés au front sont venus pour « profiter » de nos richesses et s’enrichir. D’ailleurs au moment où on tue nos frères, ils sont au rond point en train de danser. Quel mépris pour des patriotes qui versent leur sang pour Beni !

A qui appartiennent finalement ces intraitables forces bardées d’amulettes et des tatouages ? Quelle est leur mission quand on sait qu’ils n’attaquent ni n’affrontent (jamais) les islamistes de MTM ? Ceux qui discréditent l’État (avec raison) pour ses faiblesses et instrumentalisent maladroitement des tensions ethniques locales ne peuvent-ils pas exiger mieux que le dialogue avec des islamistes ?

Ne serait-il pas normal de commencer d’abord par dissocier les protagonistes, acteurs de la violence armée dans la région ? D’une part, recenser les maï-maï et leur demander de regagner chacun sa famille (puisqu’ils ont des familles) et d’autre part, voire comment négocier avec les islamistes ADF et/ou les traquer et les neutraliser.

Quel format du dialogue avec les islamistes ADF ?

Comment engager un dialogue avec les islamistes de MTM si on ne connaît pas leur structure et mode de fonctionnement ? Comment peut-on engager un dialogue avec les jihadistes si on ne croit pas en leur existence comme mouvement terroriste qui nous égorge ? Or, l’orthodoxie de la démarche exige de commencer par donner l’identité complète des tueurs qui sont dans le Ruwenzori. Malheureusement, sur ce point précis, tout un lobby (sur place et dans la diaspora) nie publiquement l’existence des ADF comme mouvement islamiste et comme auteurs des crimes odieux contre la population. On ne peut pas vouloir une chose et son contraire. On ne peut pas vouloir la paix et entretenir des milices armées. On ne peut pas être chrétien et se tatouer sur ordre des esprits des ancêtres. On ne peut pas entretenir les maï-maï et faire semblant de soutenir les FARDC. Tout cela est une farce de mauvais goût, menterie du vrai.

Ceux qui appellent à dialoguer avec les ADF devraient commencer logiquement par exiger des Congolais de quitter la forêt et de regagner leurs familles. Sans condition. D’autant plus que le résultat de leur exil volontaire en forêt est lourdement préjudiciable jusque dans leurs propres familles. Mais Beni possède sa particularité. Les leaders ethniques, sur place comme dans la diaspora, sont toujours informés à l’avance des lieux et des jours l’ennemi commettra des massacres de leurs compatriotes. Et dans bien des cas, leur prophétie se réalise. Voilà pourquoi ils devront donner la liste de la délégation des ADF au dialogue. Le crime parfait n’existe pas.

La part des communautés locales

Les tueries de Beni n’ont pas commencé avec les opérations Sukola I. Toutefois, elles se sont aggravées avec la venue des opérations militaires de grande envergure. Il est important de souligner que Sukola I a connu de sérieux problèmes dans son opérationnalité sur le terrain. D’abord avec les déclarations politiques d’octobre 2014 puis le timide accompagnement du diocèse de Butembo-Beni dont la position a été clairement exprimée au CHESD en juin 2019. Entre les deux extrémités, il y a l’accueil plein de mépris et de haine réservé aux audiences de la Cour militaire opérationnelle à Beni. Ces trois faits majeurs sont à la base du mépris que la population de cette partie du pays éprouve à l’endroit des FARDC ainsi que de la démobilisation qui s’en est suivie. Puisqu’à ce jour, personne ne présente des preuves des allégations contre les FARDC qui seraient déployés à Beni pour « exterminer » une communauté et que même les tenants de ladite thèse reconnaissent à visage voilé les ADF comme mouvement terroriste islamiste, il va de soi qu’il faille demander pardon à la population et l’appeler publiquement et sans hypocrisie à soutenir et accompagner les opérations en cours. Mais qui pourrait prendre ce courage et reconnaître qu’on s’était trompé de cibles ? Continuerons-nous à demeurer imperturbables dans notre position là où même le SG des Nations-unies, de passage dans la région, a reconnu le terrorisme islamiste des ADF ? Un évêque de Brazzaville rappelait que « Seuls les idiots ne changent pas ».

Il va sans dire qu’on ne pourra jamais gagner cette guerre avec seulement des armes dans une option uniquement militaire. Il faut changer de logiciels et appliquer l’approche systémique (paralysie stratégique). Mais pour que cette approche réussisse, l’État aura encore et toujours besoin de la participation de la population, de sa population qui est à Beni. On peut tout dire, nous n’avons que cette seule armée et que Beni fait partie intégrante de la RDC. Toute la nation est appelée à faire front utile pour mettre fin à la boucherie humaine qui s’y déroule. La participation attendue doit se faire tant dans le recrutement pour les FARDC et la PNC (qui ont un réel problème des effectifs) que dans le partage de renseignement. Il faut désintoxiquer la population et mettre hors d’état de nuire toutes les célébrités populistes, opérateurs de la violence politique dans la région.

Mathias Ikem

Les Coulisses

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