Adieu Delphin Kahimbi, « the small King » du renseignement du Congo-Kinshasa.

Adieu Delphin Kahimbi, « the small King » du renseignement du Congo-Kinshasa.

(Kampala le 18 janvier 2018, le général Kahimbi et le journaliste Nicaise entourent le ChefEmg Didier Etumba)

Samedi 5 décembre 2020 vers 19h30, se pose sur le tarmac de l’aéroport de Goma, l’avion qui ramène le corps du général-major Delphin Kahimbi pour le repos éternel dans son village natal. L’émotion est grande dans le rang des FARDC. Présents sur le lieu pour la réception de la dépouille de ce brillant officier, le gouverneur du Nord-Kivu, Carly Nzanzu Kasivita et le président de l’Assemblée provinciale, l’honorable Robert Seninga. Le général Philémon Yav peine à contenir la foule de soldats et officiers qui ont envahi le tarmac. L’émotion est grande mêlée à de l’énervement et à des pleurs des membres de sa famille inconsolables et de son village venus pour lui témoigner leur dernière reconnaissance. Les hommages lui ont été rendus à Kituku/Goma par les autorités provinciales et les officiers supérieurs et généraux venus de Kinshasa et du Sud-Kivu. Que dire de plus sinon que le général-major Delphin Kahimbi s’en est allé.

Je l’ai rencontré une seule fois à Kampala. Le 18 janvier 2018, au sortir de la réunion conjointe État-major FARDC et État-major UPDF, la délégation congolaise conduite par le ChefEmg Didier Etumba fait le point avec joie. Dans son exposé, le général-major Delphin Kahimbi a épaté le président Museveni et a démontré, GPS à l’appui, que l’information diffusée par ses hommes selon laquelle l’UPDF avait pénétré sur le sol congolais, avait bombardé et réussi à tuer une centaine d’ADF était une invention de son armée. Le président ougandais s’en prend ouvertement à ses officiers et leur dit toute sa honte déclarant même qu’il avait besoin de gens comme « the small King Kahimbi » dans son armée. En bon flic, le général Kahimbi remarque ma présence et pose la question au ChefEmg Etumba : « Mon général, ce monsieur qui suit avec attention et qui semble intéressé, c’est un officier ? C’est qui ? » Le ChefEmg Didier Etumba qui était avec le général Nabiola lui répond : « Ah, tu ne le connais pas ? Qu’il se présente lui-même. » Aussitôt je donne mon nom que le général Delphin Kahimbi me salue avec empressement et me félicite pour le travail abattu. Il ajoute : « Tu sais que j’ai acheté ton livre sur le jihad en RDC? ». Affirmatif, j’ajoute pour l’appuyer : « Oui, mon général. Vous avez acheté 16 exemplaires, en deux tranche de 10 puis de 6. » Il me dit qu’on devait se voir et partager avec lui. On ne s’est plus revu. En février 2019, comme par grâce, je forme un numéro et je tombe sur lui. Aussitôt, j’annule l’appel. Il me rappelle pour me demander si tout se passait bien chez moi. Je lui réponds qu’il n’y avait rien à signaler et que le moral était celui de Nelson Mandela (très optimiste). Deux heures après, il me fit envoyer l’argent. Je remerciai le Seigneur car j’avais mon livre : « Les FARDC et la guerre non conventionnelle » bloqué chez l’imprimeur à Bruxelles. Je payai directement la note et je demandai à l’imprimeur d’ajouter son nom dans la liste des personnes à remercier.

Était-il un bon ou mauvais citoyen pour son pays ?

Répondre à cette question doit exiger d’examiner le travail d’un agent secret professionnel. Delphin Kahimbi était dans un système. Rien ne pouvait l’empêcher d’agir comme les autres. Parce que tout ce qu’il accomplissait, il croyait le faire au nom et pour le bien de son pays comme le ferait n’importe quel service secret du monde (CIA, MOSSAD, KGB, DGSSE, MI-6, CSIS). Le renseignement est une profession dans laquelle il n’y a pas de place aux félicitations. Le renseignement est un sujet qui touche au cœur même des antiques questions bibliques du Bien et du Mal, du Bon et du Mauvais.

Un jour, dans ce souci de combler ce manque qu’il portait en lui et qui le rongeait par la volonté des Occidentaux appuyée par certains compatriotes, il m’appela. Il venait d’animer un atelier sur le renseignement et me dit ceci : « Nicaise, je propose que nous écrivions un livre sur la géostratégie et le renseignement, toi et moi. Si tu es d’accord, tu me dis où nous pouvons nous rencontrer pour en discuter. » Je marquai mon accord puis je lui répondis : « Mon général, compte tenu de votre emploi du temps, c’est à vous de me fixer. Je suis dispo. » Je le lui ai rappelé à maintes reprises sans qu’il ne s’exécute. Cet ouvrage ne verra jamais le jour. Car, le général s’en est allé. Il est mort avec toute son expérience des services secrets, avec ce projet d’écriture qui allait profiter à cette république si ingrate qui se moque de ses propres enfants. Delphin Kahimbi avait ce besoin spirituel manifesté par un désir de connaître, de savoir et de comprendre le monde. The small King, comme le désignait avec admiration le président Kaguta Museveni, a marqué les services secrets et de renseignement congolais en y apportant une touche professionnelle,

Donner RDV le jour de sa mort !

Le général Delphin Kahimbi me fixa un (faux) Rendez-vous le jour où il devait mourir. Le sentait-il ? Pourquoi alors ? Incroyable mais les voies du Seigneur sont impénétrables. Le 10 février 2020, après avoir appris que je venais de quitter Beni pour m’installer à Goma, il m’appela : « Nicaise, pourquoi tu as quitté Beni ? Tu te sentais en insécurité ? Comment tu vas faire alors ? » Je lui dis que je venais d’ouvrir un petit bureau à Goma. Très ravi et avec insistance, il me dit alors ceci : « Écoute, appelle-moi le 28 février vers 8h00, je vais te donner ma contribution. Tu le mérites avec ce que tu fais pour le pays. En tout cas, je vais y contribuer. N’oublie pas de me rappeler au cas où…, le 28 février. »

Le 27 février 2020, à 20h57, poussé par je ne sais quelle force, je sentis comme si quelque chose n’allait pas bien de son côté. Je fis part de mes pressentiments à un ami qui le connaissait mieux que moi. Sur son insistance, j’envoyai un message de réconfort au général Delphin Kahimbi espérant lui remonter le moral en insistant qu’il devait se confier au Seigneur, seul capable de porter son fardeau et de le consoler. Il le lit mais ne répondit pas. C’était mon dernier mot, lui vivant. Le matin, j’appris que le général Delphin Kahimbi s’est endormi dans le Seigneur. Son corps a été retrouvé inerte dans sa chambre à son domicile de Kinshasa.

Suicide ou meurtre prémédité ?Le mystère restera entier

Dans les méthodes d’assassinat, les meurtres sont d’abord classés selon le degré de vigilance de la victime : se méfie-t-elle ? A-t-elle des gardes du corps ?  Puis selon qu’ils doivent être tenus secrets ou reconnus comme des assassinats, et selon qu’il convient ou non de sacrifier le tueur.

S’il s’est donné la mort par suicide, cela signifie que pour lui, l’amour de soi comme devoir légitime a primé et il a pris une décision. L’acte volontaire est toujours un drame, un acte libre car la volonté n’existe qu’en tant que liberté. Mais la décision volontaire est fonction du mobile le plus fort, le mystère de la liberté, celui de la profondeur infini de l’esprit. Et le suicide, comme la première et dernière des libertés, a une valeur quand il est l’aboutissement de quelque chose de mystérieux : le don de soi. Il y a deux choses qu’on peut se donner à soi-même sans rien attendre d’autrui : la mort et le plaisir.

Par contre, s’il a été forcé à la mort par des agents extérieurs, par strangulation sans se débattre, cela signifie qu‘il s’est laissé abattre ou le commando était plus fort que lui. De toutes les façons, sa présence vivant devait gêner soit le pouvoir sortant, soit le pouvoir entrant dès lors qu’il ne savait pas comment s’accommoder au nouveau pouvoir sans trahir l’ancien, en tant que gardien des secrets du temple. Il repose depuis dimanche 6 décembre 2020 dans son village.

Adieu cher général-major Delphin Kahimbi. Que la terre de nos ancêtres te soit douce et légère.

Nicaise Kibel’bel Oka.

Les Coulisses

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